Bernard Berrou "Un passager dans la baie"

Publié le par bigoudene46

Il y a parfois des cheminements étranges... Lorsque vous découvrez un auteur en vous nourrissant de ses écrits avant un voyage et que peu à peu, cet auteur vous amène sur la terre de vos ancêtres. C'est ce qui m'est arrivé, en empruntant à la médiathèque des livres de Bernard Berrou... C'était il y a quelques mois,  avant de me rendre sur l'île de Tory en Irlande... Ainsi j'ai "dévoré" son "Je vous écris d'Irlande", y retrouvant tant de sensations éprouvées moi aussi lors de mes différents séjours irlandais, puis "Une saison en Irlande"... Et aujourd'hui j'achève un merveilleux livre sur ses errances en baie d'Audierne : "Un passager dans la baie" "entre dunes et paluds", là où mes aïeux ont arpenté chaque mètre carré... Autant vous dire qu'entre la marche, la littérature et l'Ouest, de nombreuses émotions m'ont submergée à cette lecture d'une grande poésie...

Pointe de la Torche - 06.02.18

Pointe de la Torche - 06.02.18

L'hiver dernier, je me suis rendue à plusieurs reprises dessiner en pays bigouden. Il s'agissait d'une commande pour un guide de voyage qui n'est pas encore sorti, mais je ne résiste pas à l'envie d'associer au moins deux dessins faits sur la pointe de la torche (même si j'étais pour ma part en façade maritime) un jour de vent terrible comme ces lieux en sont friands... à des extraits de ce livre dont je ne peux que vous conseiller la lecture !

p 28 « j'aime le mauvais temps car il renforce ma présence dans le monde sauvage qui m'entoure. Le cri des mouettes, la rumeur éolienne, l'éclat des phares, les rochers noirs, les ciels fantasmagoriques de l'aube, tout s'accorde à composer une symphonie austère et sauvage dans laquelle je retrouve, traversé du frisson d'être tout simplement vivant à cet instant précis. Le mauvais temps me permet de dire qu'ils se passe quelque chose dans le grand dehors, il me donne des forces pour affronter la journée. »

p 73 « Pour moi les rivages et les paluds de la baie représentent le voyage par excellence, à portée de fusil, le saut de puce à franchir qui me plonge de plain-pied dans l'exotisme. Car le voyage est avant tout un changement à vue, une modification de nos repères quotidiens. Cela peut aller de la simple traversée d'une prairie, d'une marche dans sa campagne familière jusqu'à des pérégrinations lointaines, pourvu que quelque chose se fasse en nous. Mais il est impératif de faire la différence entre ce que l'on voit et ce qu'on peut en extraire. (…) Je demeure sceptique devant des périples entrepris à l'autre bout du monde par des voyageurs incapables de voir ce qui pousse dans leur jardin. Ce qu'on ne voit pas chez soi, on ne le verra pas mieux en Patagonie, sur la muraille de Chine ou dans le Bush australien, »

p 75 «  Ces régions ont fini par s'apparenter à des livres qui me nourrissent toute la vie ; je n'arrête pas de rouvrir leurs pages pour y apprendre à chaque fois quelque chose de plus et aussi pour désapprendre un monde auquel je n'adhère plus. Elles ne m'apportent pas la moindre sérénité, bien au contraire, mais elles me confortent dans le sentiment d'appartenir à l'Ouest et par conséquent d'être en chemin vers une destination vague et insaisissable, car l'Ouest est une attente avant d'être un but. Ce qui compte c'est d'être en chemin. (…) S'il fallait retenir une trame commune à cette mobilité fertile dans ces grands horizons sans clôtures, c'est l'oscillation de la pensée entre le raisonnement et l'émotion poétique. »

Pointe de la torche - 06.02.18

Pointe de la torche - 06.02.18

p 81 «  Marcher, c'est remplir son contrat au sein de la gigantesque matrice qui nous contient, participer aux mouvements de la terre, l'accompagner dans sa rotation, lui imprimer notre présence mobile. Poussé par le vent ou lui résistant, on devient un élément de l'air et de la lumière. On coexiste avec toutes choses du dehors, inertes ou vivantes. »

p 98 « La baie d'Audierne a plus de choses à nous révéler que mille débats intellectuels. Elle est aussi tout le contraire d'un parc d'attractions. Ce n'est pas un bonheur azuréen, ce n'est pas un ravissement, ce n'est pas une corbeille de fleurs, ce n'est pas un écrin de pierres précieuses dont on tire gloire, ce n'est pas un plaisir, ce n'est pas une contrée pour un quotidien de logique, d'euphorie, de prose triviale, ce n'est pas un paysage qui a une solution d'avenir. La baie accorde l'essentiel à celui qui admet l'énergie archaïque des terres anciennes, c'est une énigme du vrai, un écho furtif, c'est une chance pour l'âme. Comme toutes les contrées pauvres, la baie n'offre rien que l'on peut désirer. Ce qui se présente ici comme une entité sans fêlures n'est pas une invitation à prendre mais à être. »

p 102 « Un voyage est avant tout un secret pour soi que l'on découvre. Bien sûr on voyage pour essayer d’attraper quelque chose que l'on n’atteint jamais, pour échapper à la partie de soi-même qui est dans l'ombre, pour fuir le visible aveuglant, répétitif, qui nous accompagne au quotidien, on voyage pour comprendre, pour essayer d'en savoir un peu plus sur les mêmes questions simples. »

p 131 « A la pointe de la Torche, où je me promenais souvent aux vacances d'été, mais aussi aux sombres crépuscules de novembre, j'ai ressenti plus qu'ailleurs la présence d'une entité solide posée là pour durer plus longtemps que son apparence passagère. (…) Sans doute est-ce dû à la forme même de cet éperon inattendu , saillant, sorte de forteresse marine protéenne qui barre la courbe harmonieuse de la plage de Pors-Carn. »

Un passager dans la baie - Bernard Berrou - Locus Solus 2017

Un passager dans la baie - Bernard Berrou - Locus Solus 2017

Publié dans Bretagne, lire..., Pays bigouden

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