Ohran Pamuk « Istanbul »
« ces « souvenirs » de petite enfance, que l’on apprend par d’autres en les écoutant avec un certain plaisir, et que l’on s’est appropriés en croyant commencer à s’en souvenir, on se met à les raconter avec conviction aux autres. De la même manière, ce qui est dit à propos des différentes choses que l’on fait dans la vie, au bout d’un certain temps, prend la forme d’un souvenir, et ce souvenir devient bien plus important que ce qui a été réellement vécu. Le plus souvent, tout comme le sens de notre vie, on apprend le sens de la ville dans laquelle on habite, par les autres. »
« Face au parfum de défaite, d’effondrement, d’humiliation, de tristesse et de dénuement qui pourrit insidieusement la ville, le Bosphore est profondément associé en moi aux sentiments d’attachement à la vie, d’enthousiasme de vivre et de bonheur. L’esprit et la force d’Istanbul viennent de lui. Pourtant la ville, dès l’origine, ne lui a pas accordé trop d’importance ; elle a vu en lui une voie maritime, de beaux paysages et, ce deux derniers siècles, un lieu d’implantation de palais d’été ou bien de yali. »
« le bonheur de se promener sur le Bosphore, de se mouvoir au sein d’une ville si vaste, si riche historiquement et si mal entretenue, vous fait éprouver la liberté et la force d’une mer profonde, puissante et animée. (...) Cette masse d’eau qui passe au sein de la ville ne peut en aucun cas être comparée aux canaux d’Amsterdam ou de Venise, pas plus qu’au fleuve qui partage Paris ou Rome : ici c’est du courant, du vent, des vagues, de la profondeur ou des ténèbres. »
« Parce que Melling dessine la ville à la façon d’un Occidental sans préjugés, qui voit la ville comme un Stambouliote, son Istanbul est un lieu familier, avec sa mémoire, sa géographie et ses mosquées, et, en même temps, c’est un monde sans équivalent, unique et pour cela extraordinaire.
Chaque fois que mon regard se porte sur ces dessins, une tristesse ordinaire m’envahit à cause de la disparition de ce monde. Mais comme il s’agit à peu de chose près du seul témoignage visuel « authentique » sur ce monde à présent révolu, regarder l’œuvre de Melling est pour moi chaque fois une consolation : mon Istanbul n’est pas exotique, « magique » ou bien étrange, il doit beaucoup au Bosphore de mon enfance et est tout simplement extraordinaire. »
Dessins de Antoine Ignace Melling (1763 - 1831)
